Communication de Martin Belinga Eboutou
Ambassadeur, Représentant Permanent du Cameroun à l’ONU
Introduction
Pacem in Terris publié par le Pape Jean XXIII le 11 avril 1963, s'inscrit dans la lignée des grandes encycliques sociales qui ont donné, depuis la fin du XIXe siècle à nos jours, une dimension fondamentale à ce que la tradition désigne aujourd'hui: l'enseignement social de l'Eglise. Si Léon XIII est présenté comme le père de cet enseignement social avec encyclique Rerum Novarum publiée le 15 mai 1891, Jean XXIII aura donné une tonalité originale et dynamisante avec Mater et Magistra (1961) et surtout Pacem in Terris (1963) dont on célèbre cette année (2003) le quarantième anniversaire. Peut-être conviendra-t-il, pour bien cerner l'originalité et l'actualité de Pacem in Terris de rappeler le contexte sociohistorique qui a dû inspirer la publication de cette encyclique.
Cette encyclique, rendue publique avant sa mort, peut-être considérée comme le chant de Cygne du Pape Jean Paul XXIII.
I. Le contexte socio-historique du monde à 1a veille de Pacem in Terris
En 1952, Don Angelo Roncall est nommé patriarche de Venise, après avoir été représentant du Saint-Siège en Bulgarie (1927), en Turquie (1935), en France (1944). Lorsqu'il prend possession du siège patriarcal de Venise le 15 mars 1953, il est âgé de 71 ans. A la mort de Pie XII le 9 octobre 1958, il est élu pape au conclave du 28 octobre de la même année et a pris le nom de Jean XXIII. Il est cette fois-ci âgé de 76 ans. Tout laisse alors croire qu'il s'agit là d'un pontificat de transition. Loin s'en faut! Ce pape va inscrire son nom en lettres d'or dans l'histoire de l'Eglise du 20e siècle, non seulement pour avoir convoqué le concile Vatican II, mais aussi pour avoir publié deux encycliques sociales qui, depuis, ont fait date et continuent de marquer autant l'Eglise que la société de notre temps. L'une de ces encycliques, Pacem in Terris, a porté sur un sujet social d'intérêt évident en raison de sa problématique et de ses interpellations toujours actuelles.
La période au cours de laquelle Jean XXIII fait paraître Pacem in Terris est celle de la guerre froide, marquée par l'affrontement de deux blocs (capitaliste et socialiste) par pays interposée. Cette atmosphère, qui découle des idéologies politico-économiques opposées, se caractérise par la course aux armements et le partage du monde. Il se crée surtout dans les pays d'Afrique, du Moyen-Orient ou d'Amérique Latine, des zones d'influence capitaliste (E.U.) ou socialiste (U.R.S.S.). La paix mondiale, après la guerre de 1939-1945, est gravement menacée. En 1956, on a vu la crise coréenne se déclencher au nom de l'antagonisme idéologique. En 1961, un mur est érigé à Berlin séparant les familles et les foyers toujours au nom de l'idéologie. Six mois avant la publication de Pacem in Terris, on a assisté à la grande crise des missiles à Cuba, aux portes des EtatsUnis. A ce tableau s'ajoutent le drame des pays sous-développés menacés par la faim et la maladie, et la crise israélo-palestinienne.
Un signe d'espoir est à relever cependant, le 5 mars 1963, le pape avait reçu la fille de Krouctchev. Ceci signifiait que l'Eglise revenait à une attitude plus conciliante envers les communistes condamnés en 1949; dans tous les cas, le monde, en ces débuts de l'année 1960, avait un grand besoin de paix. En publiant Pacem in Terris le 11 avril 1963, jean XXIII plaidait pour une cause juste, réelle et pertinente. Le monde avait soif de paix. Que le pape ait saisi et compris ce besoin relevait d'un prophétisme indéniable. Pacem in Terris, de ce point de vue, nous rappelle Rerum Novarum. Les deux encycliques ont ceci de commun qu'elles posent des problèmes qui concernent l'humanité entière. Essayons à présent de situer l'originalité de l'encyclique de Jean XXIII.
II. L'originalité de Pacem in Terris
Pacem in Terris se démarque nettement des encycliques précédentes parce qu'elle pose un problème global, disons mondial. Rerum Novarum malgré son prophétisme évident posait d'abord et avant tout un problème occidental: les rapports entre patrons et ouvrier. Pacem in Terris soulève une problématique à laquelle n'échappe en 1963 aucune partie du monde. La paix était devenue préoccupante dans tous les continents de la planète. Le pape Jean XXIII a bien compris cela en soustitrant son encyclique: Lettre encyclique de sa Sainteté jean XXIII sur la paix entre les peuples dans la vérité, la justice, l'amour et la liberté. L'objet de la lettre est éminemment universel. Et restant logique avec luimême le pape Jean XXIII innove dans la présentation des destinateurs de la lettre. Jusqu'ici, lorsque le pape publiait une encyclique, celle-ci était uniquement adressée aux évêques, patriarches, prêtres et chrétiens. En souscrivant à cette tradition très ecclésiastique, Jean XXIII ajoute et termine la liste des destinataire par: "... aux hommes de bonne volonté". Cet ajout en soi est très significatif. D'abord les catholiques ne sont pas les seuls sur la planète, et la paix ne dépend pas uniquement d'eux. Elle concerne tous les hommes de la planète. Et pour y parvenir tous les hommes de bonne volonté doivent conjuguer et faire converger leurs efforts. En plus, les catholiques ne sont pas seuls à se préoccuper de la paix: les autres religions (judaïsme, islam, bouddhisme... ) en parlent. En plaidant donc pour la paix, l'Eglise va nécessairement s'engager dans un double dialogue: dialogue avec le monde, dialogue avec les autres religions. Et de fait dans l'histoire de l'Eglise, Pacem in Terris est considérée comme un des textes fondateurs du dialogue inter-religieux. Et nous savons tous aujourd'hui que la paix est la finalité même du dialogue inter-religieux. Car la paix est le bien commun de l'humanité. Ceci ressort clairement au chapitre IV: Rapport des êtres humains et des communautés politiques avec la communauté mondiale (voir n°68 et suivant) et n°87).
Il faut également considérer comme autre originalité de Pacem in Terris la notion de "signe des temps" sur laquelle insiste jean XXIII, et qui structure l'ensemble de l'encyclique. La compréhension de cette notion est fondamentale pour accéder à la pensée de Jean XXIII dans cette encyclique. Il s'agit ici de l'ensemble des phénomènes qui caractérisent une époque, et qui permettent non seulement de comprendre cette époque, mais également de pouvoir dégager des pistes de solution aux éventuels problèmes que ces phénomènes peuvent poser à l'humanité de manière à envisager l'avenir avec plus d'optimisme (voir les chapitres I (n°21-25), II (n°45-46), III (n°67), IV (n°75). Et pour cette raison, jean XXIII croyait que la paix était possible.
Originale est aussi la conception de la paix dans Pacem in Terris. La paix est une notion dynamique, globale, qui repose sur quatre piliers, source de grandeur de tout homme, de tout l'homme et de toute société: la vérité, la justice, l'amour et la liberté. Commentant ces quatre piliers, Jean Paul II, dans son Message pour la journée Mondiale de la Paix (1er janvier 2003), écrit:
"La vérité...
comme fondement de la paix, est la conscience que tout homme, en plus de ses
droits, a aussi des devoirs envers autrui. La justice édifiera la paix si
chacun respecte concrètement les droits d'autrui et s'efforce d'accomplir
pleinement ses devoirs envers les autres. L'amour sera ferment de paix si
les personnes considérèrent les besoins des autres comme les leurs propres
et partagent avec les autres ce qu'elles possèdent, à commencer par les
valeurs de l'esprit. Enfin, la liberté nourrira la paix et lui fera porter
du fruit si, dans le choix des moyens pris pour y parvenir, les individus
suivent la raison et assument avec courage la responsabilité de leurs actes"
(n°3).
De ces quatre piliers découle ce que l'on peut considérer comme un cinquième: la solidarité. Jean XXIII en parle dans le chapitre II, n°54. Ce faisant, la dynamique de paix, dans la perspective de jean XXIII, invite l'homme à concevoir l'action, comme "synthèse des éléments scientifiques, techniques, professionnels et des valeurs spirituelles" (n°77). Si l'homme peut travailler à la construction de la paix, la source de toute paix véritable, profonde, totale et durable, c'est Dieu. Vouloir chercher la paix en dehors de Dieu est entreprise vaine, car la révélation et la loi naturelle ne s'opposent, mais devraient concourir au bien être de l'homme. La révélation éclaire la loi naturelle, la purifie et l'élève. Aussi à l'ère des armes atomiques, la guerre ne peut-elle être au service de la justice internationale que seul peut garantir l'ordre moral, dans le respect de la souveraineté des Etats, des libertés publiques et de la démocratie. Que nous reste-t-il donc de Pacem in Terris aujourd'hui ?
III. Actualité de Pacem in Terris: Rupture et Permanence
Au moment où paraît Pacem in Terris, il y a quarante ans, le monde est encore plongé dans la guerre froide. La bipolarisation, qui en était le corollaire, a pratiquement disparu aujourd'hui. Au regard de la réalité actuelle, on parlerait plutôt de monopolarité. A la faveur de la Perestroïka et de la Glasnost de Gorbatchev, le bloc communiste s'est disloqué au sommet. L'URSS a éclaté en plusieurs républiques souveraines. A la faveur de ce même vent des libertés, le mur de Berlin, "mur de la honte" est tombé en 1990.
Mais la paix est-elle pour autant retrouvée ? Il est difficile de répondre par l'affirmative. Concernant la course aux armements, d'autres types d'armes ont été imaginés ou fabriqués. Les nouvelles armes sont plus redoutables et plus redoutées. On parle même des armes de destruction massive... ! Et ceci en dépit du traité de non-prolifération des armes nucléaires. Combien de pays détiennent-ils aujourd'hui l'arme atomique ? C'est dire que la menace que faisait peser la course aux armements au début des années 60 sur la paix mondiale a augmenté en intensité. Après le dénouement heureux de la crise de missile, le monde a vécu beaucoup d'autres conflits : la guerre du Vietnam au cours des années 70, la guerre Iran-Irak dans les années 80, la première guerre du golfe, l'Intifada, la crise bosniaque, les massacres du Rwanda, la deuxième guerre du Golfe, pour ne signaler que ces cas là, sont autant de situations qui pourraient faire penser que la paix relève plus du mythe que de la réalité. Des drames idéologiques sur fond de racisme comme l'apartheid en Afrique du Sud ont pendant plusieurs décennies traumatisé la population noire. La misère, la faim, la maladie, les crises et les violences politiques en Afrique n'incitent guère à l'optimisme. Il est de générations ici qui n'ont connu autre chose que la violence ou la guerre. La paix dans ces conditions devient un concept suspect. Les tristes événements du 11 septembre 2001 ont brutalement révélé qu'aucun pays du monde n'échappe à l'insécurité. Le passage du 20e siècle au 21e siècle sera retenu dans l'histoire de l'humanité comme une transition de violence aveugle.
Point n'est besoin ici de recenser en exhaustivité toutes les crises actuelles pour constater que la problématique de Pacem in Terris, il y a quarante ans, est plus que d'actualité encore.
La paix demeure une préoccupation constante. La voie du dialogue, mise en exergue dans l'encyclique de Jean XXIII, comme une des pistes privilégiées pour la paix, au nom du bien commun universel, garde encore toute sa pertinence. L'ONU semble davantage incarner
aujourd'hui ce bien commun universel. Jean XXIII avait confiance en l'ONU parce qu'elle a vocation d'assurer l'ordre moral international.
Pacem in Terris a ceci de fondamental qu'elle a montré qu'au-delà des structures et des procédures de paix, il existe des gestes de paix, qui autorisent de croire que la paix est possible si on la désire vraiment. La paix n'existe pas que rapport à l'absence de la guerre. Elle est menacée chaque fois que la condition humaine devient précaire (culturellement, socialement, économiquement et politiquement). Les gestes de paix sont posés par les hommes épris de paix et ces hommes n'exercent pas toujours de charge publique. Par ces gestes de paix on développe et on promeut la culture de la paix. Ce concept, en vigueur dans la phraséologie politique aujourd'hui est un précieux héritage de Pacem in Terris. La culture de la paix (ou l'éducation à la paix) est l'une des voies qui donnent de réelles chances aux générations actuelles et de demain de vivre dans un monde de paix. Dans ce sens, l'ONU est appelée à jouer un rôle prépondérant d'autant plus que sa raison d'être est de promouvoir la paix dans le monde. L'ONU est plus indiquée que tout autre organisme international pour assurer et développer la culture de la paix dans le monde. Et cette quête ne peut aboutir que si l'ONU associe la religion qui, par essence, a mission de porter la paix au monde.
Pacem in Terris, quarante ans après n'a rien perdu, ni de sa tonalité, ni de sa pertinence, ni encore moins de ses objectifs dans un monde en pleine et constante mutation. Cette encyclique de jean XXIII semble plus s'adresser à notre monde actuel qu'à celui d'il y a quarante ans. La visiter ou la revisiter aujourd'hui ne manque donc pas d'intérêt, qu'on soit catholique, protestant, musulman ou autre...
