Présentation de l'Adresse du Saint-Père par
 Son Excellence Monseigneur Jean-Louis Tauran
 Secrétaire pour les Relations du Saint-Siège avec les Etats

Altesse Sérénissime,
Monsieur le Cardinal,
Monsieur le Secrétaire général,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,

1. Je voudrais en premier lieu vous apporter le salut du Pape Jean-Paul II qui, en me permettant d'être parmi vous aujourd'hui, entend manifester son estime pour ce Séminaire d'études consacré au discours qu'il prononça devant l'Assemblée générale, le 5 octobre 1995.

Sa Sainteté m'a confié le soin de vous exprimer, Monsieur le Secrétaire Général, sa vive appréciation pour votre présence et votre participation active à ce moment de réflexion sur des thèmes qui ne peuvent que contribuer au dynamisme de la vie internationale et en particulier d'une institution comme celle qui nous accueille cet après-midi.

2. On a écrit que le discours pontifical du 5 octobre dernier constituait "la grammaire qui permet de vaincre la peur" (Michele Zappella). Dans le contexte des "changements extraordinaires intervenus ces dernières années" (No.1), les considérations de Jean-Paul II indiquent à tout homme qu'il est membre d'une seule grande famille (No.7). Et qui pourrait avoir peur de sa famille: chacun n' y est-il pas reconnu, écouté, respecté pour ce qu'il est? En second lieu, le Pape dit à chacun que "nous ne vivons pas dans un monde irrationnel ou privé de sens, mais, qu' au contraire, il y a une logique morale qui éclaire l'existence humaine et qui rend possible le dialogue entre les hommes et entre les peuples" (No.3). Enfin, le Pape souligne, comme ultime conséquence, que nous sommes tous solidaires les uns des autres - au plan spirituel comme au plan matériel - et que cette solidarité s'alimente par le culte commun de valeurs universelles telles que la paix, la justice et la liberté, "la liberté des individus et des nations, vécue dans un esprit oblatif de solidarité et de responsabilité" (No.18).

3. Pour Jean-Paul II, cette communauté de destin devrait aider les uns et les autres à percevoir qu' "un siècle de contraintes" doit céder la place à "un siècle de persuasion" (No.3). Et cela ne pourra advenir que s'il est possible de "débattre sereinement sur l'avenir de l'homme, dans un langage compréhensible et commun" (ibid.). Cet homme, le Pape le considère affronté à deux risques: le risque de la liberté et le risque de la différence.

La soif de liberté qui l'habite le pousse à demander, au prix des plus grands sacrifices, que lui soit reconnue une place dans la vie sociale, économique et politique, à la mesure de sa dignité de personne responsable: "Les révolutions non-violentes de 1989 ont prouvé que la recherche de la liberté est inaliénable et qu'elle découle de la reconnaisance de la dignité et de la valeur inestimable de la personne humaine et qu'elle doit aller de pair avec l'engagement de la défendre" (No. 4).

Le risque de la différence, lui, découle de la singularité même de chacun de nous, exemplaire unique d'humanité, qui nous confronte à l'autre, également être singulier, et nous oblige à conjuguer notre personnalité avec notre fraternité. Cette dynamique est soutenue par la recherche commune "sur le mystère du monde et, en particulier, de l'homme" (No.9), à laquelle personne n'échappe. C'est ce qui se dégage de la culture, cette réalité qui, selon Jean-Paul II, "exprime la dimension transcendante de la vie humaine" (ibid.).

Les défis de la liberté et de la différence, nous pouvons les relever, pense le Pape, à deux conditions;

- si nous acceptons "l'homme comme personne intelligente et libre, porteuse d'un mystère qui la transcende, douée de la capacité de réfléchir et de choisir, et donc capable de sagesse et de vertu (No.4);

- si nous nous rendons solidaires les uns des autres, pour nous aider mutuellement à préserver "les aspirations les plus nobles de l'esprit humain" (ibid.).

C'est ainsi que les peuples de l'Europe centrale et orientale ont donné mouvement aux révolutions non-violentes de 1989; et le Pape n'hésite pas à déceler dans cette aspiration de nombreux engagements moraux déjà inscrits dans la Charte des Nations Unies.

Jean-Paul II pose alors une question fondamentale: comment user de notre liberté? (No.12). Sa réponse: avec responsabilité, c'est-à-dire en ordonnant cette liberté à la vérité universellement connaissable par la loi morale inscrite dans le coeur de chacun. Alors, on évitera que la liberté se confonde avec licence dans la vie personnelle, ou avec l'arbitraire dans la vie collective; ou encore avec l'utilitarisme dans le domaine de l'activité économique. A partir de ces considérations, le Pape va alors appliquer sa réflexion à un thème qui a bouleversé la vie de bien des peuples hier et aujourd'hui: la notion de nation. Comment concilier liberté-différence-solidarité avec la réalité de la nation?

4. Pour le Pape, la recherche de la liberté est autant le fait des nations que des individus.

Déja dans l'histoire, s'est posé le problème de l'existence même des nationalités et le Pape mentionne quelques exemples qui vont du sort tragique des peuples du Nouveau Monde, en passant par la Pologne pour arriver jusqu'en cette seconde moitié du XXsiècle et jusqu'au drame yougoslave. Pour reprendre les paroles mêmes de Jean-Paul II, beaucoup de nations "ont terriblement souffert pour la seule raison qu'elles étaient considérées comme "différentes" (No.5).

Le Saint-Père en profite alors pour exposer des considérations, inspirées par son expérience personnelle:

- il existe une tension entre le particulier et l'universel, accentuée par la mobilité grandissante des frontières ethniques et culturelles. Mais le paradoxe est que la mondialisation des idées et des attitudes va de pair avec l'affirmation de sa propre identité. Ainsi les tendances à l'uniformisation sont-elles rééquilibrées;

- ce qui "type" un citoyen c'est son appartenance à un groupe ethnique et culturel donné, dans lequel il est et où il a ses origines familiales: c'est ce que désigne d'ailleurs le terme "nation", qui a pour racine "naissance";

- la nation ne s'identifie pas nécessairement à l'Etat. En un certain sens, elle précède l'Etat: la langue, la culture, la religion, la conservation des traditions sont l'humus sur lequel se développent les groupes humains originaires;

- voilà pourquoi "le droit d'une nation à exister est certainement antérieur à tous ses autres droits: personne - ni un Etat ni une autre nation ni une organisation internationale - n'est jamais fondé à considérer qu'une nation déterminée ne serait pas digne d'exister" (No.8).

"Le droit à l'existence implique, pour toute nation, affirme fortement le Pape, celui de garder sa propre langue et sa culture, par lesquelles un peuple exprime et défend ce que j'appellerai sa "souveraineté" spirituelle originelle" (ibid.). Et d'ajouter ce commentaire tout à fait personnel: "l'histoire montre que dans des circonstances extrêmes (comme celles qu'a connues la terre où je suis né), c'est précisément sa culture qui permet à une nation de survivre à la perte de son indépendance politique et économique" (ibid.).

Mais Jean-Paul II prend soin de préciser aussitôt son discours. Le respect de la nation n'est pas synonyme de nationalisme qui prônerait le mépris des autres nations ou d'autres cultures (No.11). Il s'agit plutôt de développer un sain patriotisme, cet "amour légitime du pays dont on est originaire" qui fait que l'on "ne cherche jamais à promouvoir le bien de la nation aux dépens d'autres nations" (ibid.).

Dans le fond, comme le souligne le discours qui nous occupe, si les droits de la nation traduisent les exigences de la particularité, les devoirs de la nation expriment à leur tour les exigences de l'universel dans une féconde dialectique d'un "échange de dons" qui ne peut que renforcer l'unité entre les hommes (ibid.).

En fait, et c'est une idée que le Pape a plusieurs fois développée dans son magistère, de même que la famille est la cellule de base de la société, de même la nation, agrégation de familles, est la cellule de base de la communauté internationale. On comprend alors la proposition hardie, formulée ici même par le Saint-Père au mois d'octobre dernier: si depuis 1948, il existe une Déclaration universelle des droits de l'homme, et qui a prouvé qu'elle était devenue une référence indispensable dans les relations internationales, il faudrait désormais penser à élaborer "un accord international analogue qui traite des droits des nations dans leur ensemble" (No.6).

5. Une telle suggestion ne peut sans doute qu'interpeller la curiosité des intellectuels comme la créativité des praticiens du droit. Il faudra sans doute en délimiter les contours et bien cibler le contenu d'une Charte de ce type.

Il existe déja de nombreux documents d'organisations régionales

- Je pense en particulier à ceux de la CSCE et de l'OSCE - qui abordent ce sujet. Cela pour signaler l'importance de bien clarifier les objectifs de la future Charte.

Enfin, il convient de souligner que le droit à l' autodétermination des peuples, si opportunément proclamé par la Charte des Nations Unies, devrait naturellement trouver place dans un tel document, tout en observant cependant que l' "autodétermination" ne conduit pas automatiquement à la création d'Etats nouveaux.... Les nations sont appelées en effet à vivre des expressions étatiques différentes. Une nation peut former à elle seule un Etat souverain, mais elle peut aussi s'y conjuguer avec d'autres, selon diverses formes constitutionnelles connues. Le Pape y fait allusion au No.8 de son allocution.

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Si le Pape a voulu lancer cette proposition au siège même des Nations Unies, c'est qu'il considère cette Institution, pour reprendre ses paroles, comme "un centre moral, où toutes les nations du monde se sentent chez elles, développant la conscience commune d' être pour ainsi dire, une <famille des nations>" (No.14). Et le Pape lui attribue comme fonction primordiale non pas seulement d'être le promoteur efficace de médiations pour la solution des conflits - ce qui en soi est déjà une noble tâche, mais encore le centre de la promotion des valeurs, que je dirais inscrites dans le coeur de l'homme. Ainsi l'Organisation peut-elle contribuer à "élever les rapports entre les Nations du niveau de la simple "coexistence" à "l'existence pour" les autres, dans un échange fécond de dons, d'abord à l'avantage des nations les plus faibles, mais finalement positif pour le bien-être de tous" (No.14).

De cette orientation éthique dépend donc, selon Jean-Paul II, la condition indispensable pour un nouvel ordre mondial: le droit et les règles internationaux ne peuvent que reposer sur un consensus universel qui exprime des convictions et des comportements unissant vitalement les peuples de la communauté internationale.

L'ONU devrait être ce laboratoire où s'élaborent des impératifs universels qui permettent de bâtir la paix, le développement, la solidarité et finalement l'unité de la famille humaine dans laquelle chaque peuple voit reconnus ses droits, sa liberté et sa dignité. Ceux qui croient en Dieu peuvent d'ailleurs, par le témoignage et leurs engagements, faire en sorte que cet avenir de paix et de solidarité soit plus qu'un rêve!

Je voudrais en terminant souhaiter que cet après-midi de réflexion soit pour nous tous l'occasion de découvrir ce que le Pape Jean-Paul II affirmait aux diplomates venus lui présenter leurs voeux au début de l'année 1987: "Le progrès de la civilisation consiste à trouver les moyens de protéger, de défendre, de promouvoir, dans les structures, ce qui est juste et bon pour la conscience. La diplomatie, elle aussi, trouve son champ d'action dans cette médiation entre la conscience et la vie concrète".

Je ne pourrais trouver meilleure conclusion à mon propos.